mercredi 10 janvier 2007

6- L'espoir du XXIe siècle

Le peuple des citoyens handicapés n'a pas de drapeau. Il n'a pas d'unité. Dispersés en centres, foyers, ateliers, écoles, maisons, familles, près de 50 millions d'Européens handicapés hésitent entre rêve et révolte. Entre les étudiants aveugles espagnols, les salariés accidentés italiens, les enfants hospitalisés français, les vieux immobilisés en Grande-Bretagne, quelle revendication nous unit sinon l'espoir de mieux vivre ? Mieux accueillis au nord qu'au sud, dépendants de législations plus ou moins respectées, l'avenir n'est-il réellement interdit à personne comme le rappelait Léon Gambetta ?

Peuple à quatre roues, des signes, du silence, ou des sons, nous vivons dans l'aventure. À chaque mètre, il y a un trottoir. Dans chaque maison un escalier. Dans chaque ville un labyrinthe. Habitués à regarder les affiches de cinéma sans pouvoir entrer ; habitués à vouloir le dernier best-seller non transcrit en braille ; habitués aux administrations et aux magasins sans pouvoir parler au guichet ; habitués aux cabines téléphoniques trop étroites ; nous lançons un appel à tous ceux qui veulent que la liberté, l'égalité et la fraternité ne soient pas de vains mots.

Notre sort a été confié à l'administration depuis qu'un jour de novembre 1918 on s'est aperçu qu'on pouvait être un héros et ne plus pouvoir marcher. Bien que le métro nous considère encore comme des "mutilés", de nombreux verrous juridiques et psychologiques ont sauté. Le législateur s'est intéressé à nous : les entreprises, les établissements recevant du public, les architectes sont obligés de respecter des chiffres, des quotas, des normes. Cette avancée est souvent toute théorique : les hôtels transforment les chambres pour handicapés en bureaux, les entreprises préfèrent payer des amendes, les architectes prétextent le manque d'argent. Interdits de concours (un myopathe a été interdit d'agrégation), mal accueillis dans les transports (il nous arrive de voyager dans le RER avec les vélos !), nous essayons de nous intégrer. Sous-employés dans les entreprises, mal-formés dans les centres, comment gagner sa vie en hommes libres ?

L'administration est souvent plus handicapée que nous. Nomenclatures médicales archaïques, configurations juridiques imprévues, absurdités financières en tout genre, comment s'étonner d'une crise du système d'aide sociale ? Formulaires, structures et standards téléphoniques, demandes, recours et commissions n'ont pour nous plus de secrets. Nous voulons qu'on évalue notre capacité et non notre incapacité. Nous voulons que le système économique utilise notre compétitivité à fond. Nous gagnons toujours au « trivial poursuit » de la Sécu.

Nous voulons sortir de cette république des malades où WC, kermesses, voyages et centres nous marginalisent toujours plus. Notre enthousiasme formidable et notre amour pour la vie n'a d'adversaire que l'indifférence des autres. Nous ne voulons juger personne, seulement interpeller nos concitoyens qui délèguent leur fraternité à une administration procédurière qui sans le savoir nous handicape une deuxième fois. Nous proclamons notre sens des responsabilités pour sortir du silence et éviter les nouvelles formes d'eugénisme que les techniques de Procréation Médicalement Assistées nous promettent, celle qui isole et rejette à la périphérie des villes et de la vie ceux qui ne sont pas des golden-boys ou des minettes de Neuilly-Auteuil-Passy.

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