
Les bantoustans bénéficient d'interprètes, d'assistance sanitaire, de coopérants, mais pas de la véritable citoyenneté (liberté de circuler, d'aller dans les cinémas, d'étudier, de travailler). Les personnes handicapées vivent en France dans des sortes de bantoustans. Cette comparaison peut sembler exagérée mais lorsqu'on ne peut pas utiliser le train, être embauché ou se promener comme tout citoyen valide, l'apartheid est de fait. Si l'on prend l'exemple des sourds, au nom de quoi les oralistes interdisent-ils la langue des signes au bac alors que le breton ou le corse ont droit de cité ? Les sourds sont pourtant des citoyens à part entière. Autre exemple : l'État rembourse à 100 % les opérations de chirurgie esthétique pour les tatoués mais seulement 50 % d'un fauteuil roulant de qualité correcte… pourquoi les tatoués bénéficient-ils d'un régime de faveur ? Le montant de l'AAH (Allocation Adulte Handicapé) est passé en 10 ans des 2/3 à la 1/2 du SMIG alors que les revenus des fonctionnaires ont suivi le rythme de la croissance ? Au nom de quel principe les personnes handicapées n'ont-elles pas droit de bénéficier, comme tout le monde, des fruits de la croissance ? Pourquoi un invalide ne gagne-t-il à travail égal que les 2/3 d'un salaire d'un valide ? Si les adultes handicapés travaillaient, il est certain que nous n'aurions plus besoin de ces allocations-aumônes. Un virement de la Caisse Primaire d'Assurance Maladie ou de la CAF ne remplace pas une feuille de paie.
Toutes ces questions conduisent les citoyens handicapés à s'interroger : sommes-nous vraiment des citoyens à part entière ? Devons-nous nous résoudre à mendier l'indexation de nos allocations, supplier les administrations de nous financer notre matériel vital ? La « vassalisation » des personnes handicapées n'est-elle pas auto-entretenue par la perte d'audace des associations d'handicapés habituées à attendre des subventions plus qu'à lutter pied à pied avec les hommes politiques ?
Trente pour cent des handicapés sont au chômage contre dix pour cent des valides. Les lois qui obligent les entreprises à embaucher 6 % d'handicapés ne sont pas respectées, sans compter l'étrangeté que l'État n'applique même pas le principe à son propre personnel.
L'État d'Israël qui manque de main-d’œuvre a embauché 97 % de ses invalides de guerre. Ces derniers coûtent ainsi moins cher à la société et sont totalement intégrés à la vie de la nation. R.Murphy avait calculé que si l'on payait à chaque handicapé cinq ans d'études et une voiture, l'État fédéral US commencerait à faire des économies dès la 6e année. L'argent de l'État serait ainsi placé à neuf cent pour cent d'intérêt sur la durée d'une vie humaine. Ce chiffre théorique est bien entendu à relativiser dans la réalité. Il ne s'agit pas d'envoyer des handicapés mentaux à l'Ena. Cette donnée doit nous aider à réfléchir. En logique pure, chaque État devrait organiser la priorité à l'embauche des personnes handicapées pour alléger ses budgets d'aide sociale. Les grandes associations d'handicapés sont malheureusement totalement dépassées par ce type de revendication. Depuis qu'André Trannoy a réussi, grâce à un ingénieux système de cordées où les handicapés s'entraidaient à compenser leurs handicaps, à briser le système concentrationnaire des asiles, que reste-t-il de l'idéal de libération de ces guérilleros du handicap du début du siècle ? Les ateliers protégés, les centres de vacances, les centres d'hébergement ont-ils rompu ou reconstitué la logique asilaire ? André Trannoy a su tracer un sillon profond pour l'intégration des personnes handicapées. Il n'était pas le premier. Les sourds avaient ouvert la route. Sans vouloir faire des personnes handicapées des « super-infirmes » (sportifs, chefs d'entreprise ou tops-models), n'est-il pas temps d'assumer de nouvelles façons de vivre ?